{"id":239668,"date":"2024-07-04T11:13:41","date_gmt":"2024-07-04T11:13:41","guid":{"rendered":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/2024\/07\/04\/de-luniversalisme-dans-de-sombres-temps\/"},"modified":"2025-06-25T17:15:30","modified_gmt":"2025-06-25T17:15:30","slug":"de-luniversalisme-dans-de-sombres-temps","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/2024\/07\/04\/de-luniversalisme-dans-de-sombres-temps\/","title":{"rendered":"De l\u2019universalisme dans de sombres temps"},"content":{"rendered":"<p> [ad_1]<br \/>\n<\/p>\n<div id=\"main-text\">\n<p><em>Le 20\u00a0mars 2024, le prix du livre de Leipzig 2024 pour la compr\u00e9hension europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9 au philosophe Omri Boehm de la New School pour son livre Radikaler Universalismus ([\u00ab\u00a0L\u2019Universalisme radical\u00a0\u00bb], Propyl\u00e4en Verlag, 2022). Au cours d\u2019une allocution qui a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 le discours de r\u00e9ception de M. Boehm, le chancelier allemand Olaf Scholz a \u00e9t\u00e9 interrompu \u00e0 plusieurs reprises par les cris de manifestants accusant le gouvernement allemand de complicit\u00e9 avec le g\u00e9nocide isra\u00e9lien dans la bande de Gaza. M.\u00a0Scholz a r\u00e9pondu\u00a0: \u00ab\u00a0C\u2019est le pouvoir de la parole qui nous rassemble tous ici \u00e0 Leipzig, pas les cris.\u00a0\u00bb Au d\u00e9but de son discours, M.\u00a0Boehm rappelle \u00e0 son auditoire les conversations publiques sur la signification des Lumi\u00e8res entre des intellectuels tels qu\u2019Emmanuel Kant et Moses Mendelssohn dans les ann\u00e9es 1780. Il \u00e9voque \u00e9galement l\u2019amiti\u00e9, \u00e0 la m\u00eame \u00e9poque, entre le philosophe juif Mendelssohn et le dramaturge protestant Gotthold Ephraim Lessing. Leur amiti\u00e9 a \u00e9t\u00e9 comm\u00e9mor\u00e9e dans la pi\u00e8ce de Lessing <\/em>Nathan le Sage<em> et sa c\u00e9l\u00e8bre parabole de l\u2019anneau, qui sugg\u00e8re que nous jugions les juifs, les chr\u00e9tiens et les musulmans non pas en fonction des diff\u00e9rentes religions qu\u2019ils professent, mais en fonction de leur conduite et des vertus similaires qui les rendent agr\u00e9ables \u00e0 Dieu. En ces temps de m\u00e9fiance, les pi\u00e8ges de l\u2019identitarisme exigent que nous r\u00e9habilitions notre relation \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et que nous la comprenions comme la condition de l\u2019amiti\u00e9. L\u2019amiti\u00e9 jud\u00e9o-palestinienne est l\u2019exemple paradigmatique de ce principe universaliste radical.<\/em><\/p>\n<p>***<\/p>\n<p>J\u2019avais l\u2019intention de lire un discours de r\u00e9ception assez long et philosophique, mais, apr\u00e8s les perturbations que nous avons connues plus t\u00f4t dans la soir\u00e9e, il doit \u00eatre quelque peu rallong\u00e9. Je voudrais dire un mot sur ce qui s\u2019est pass\u00e9.<\/p>\n<p>La parole et la discussion publique sont les vecteurs de la raison et de l\u2019universalisme. Mais on ne peut pas prendre pour acquis que la libert\u00e9 d\u2019expression, la raison et l\u2019universalisme soient la r\u00e9ponse aux injustices du monde et de notre \u00e9poque. Parfois \u2013\u00a0souvent m\u00eame\u00a0\u2013, ils servent de pr\u00e9texte pour maintenir un statu quo injuste qui doit \u00eatre remis en question. Les manifestants de ce soir ont commis une terrible erreur. Mais ils essayaient de nous dire quelque chose sur la libert\u00e9 d\u2019expression \u2013\u00a0et ils essayaient de nous le dire en interrompant un discours.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait et il est toujours n\u00e9cessaire de mettre un terme \u00e0 leurs perturbations. Mais c\u2019est insuffisant. Nous devons encore relever le d\u00e9fi de montrer en quoi la parole et la discussion ouverte peuvent encourager les changements n\u00e9cessaires et urgents \u2013\u00a0et pas seulement les emp\u00eacher. Mon livre <em>L\u2019Universalisme radical<\/em> traite pr\u00e9cis\u00e9ment de ce probl\u00e8me. La d\u00e9fense de l\u2019universalisme passe par l\u2019\u00e9coute de ce que les manifestants de ce soir ont \u00e0 nous dire. Cependant, la r\u00e9ponse propos\u00e9e dans ce livre n\u2019est pas la m\u00eame que la leur, elle en est m\u00eame l\u2019inverse.<\/p>\n<h2>Les Lumi\u00e8res\u00a0: un id\u00e9al de compr\u00e9hension mutuelle<\/h2>\n<p>Dans la nuit du 31\u00a0d\u00e9cembre 1785, un vieil homme juif quitte sa maison de Berlin pour h\u00e2ter la publication de son manuscrit. Ce dernier est pr\u00eat depuis la veille au soir, mais c\u2019\u00e9tait vendredi et il devait attendre la fin du shabbat. Sa femme l\u2019a pr\u00e9venu. Il fait trop froid. Il est trop fragile pour sortir. Quatre jours plus tard, il meurt des complications d\u2019un rhume qu\u2019il a attrap\u00e9 cette nuit-l\u00e0. Le vieil homme s\u2019appelait Moses Mendelssohn, figure embl\u00e9matique des Lumi\u00e8res allemandes et juives. Le livre qui lui \u00e9tait si cher s\u2019intitulait <em>An die Freunde Lessings<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019amiti\u00e9 entre Mendelssohn et Lessing n\u2019est pas seulement \u00e0 l\u2019origine de la tragique \u00ab\u00a0symbiose jud\u00e9o-allemande\u00a0\u00bb \u2013\u00a0on sait que Lessing a pris son ami juif comme mod\u00e8le de son<em> Nathan le Sage <\/em>(1779)\u00a0\u2013 mais aussi, ce qui n\u2019est pas moins important, elle a \u00e9t\u00e9 le mod\u00e8le de la compr\u00e9hension mutuelle entre chr\u00e9tiens, juifs et musulmans\u00a0: la c\u00e9l\u00e8bre parabole de l\u2019anneau de <em>Nathan le Sage<\/em> comporte trois anneaux, et non deux. Cet id\u00e9al de compr\u00e9hension mutuelle est fi\u00e8rement europ\u00e9en, mais Lessing avait de bonnes raisons d\u2019en situer l\u2019origine en dehors du continent \u2013\u00a0le drame se d\u00e9roule \u00e0 J\u00e9rusalem. Avec le c\u00e9l\u00e8bre essai de Kant, <em>Nathan le Sage<\/em> de Lessing est probablement la r\u00e9ponse la plus audacieuse que nous connaissions \u00e0 la question\u00a0: Qu\u2019est-ce que les Lumi\u00e8res\u00a0? <em>Was ist Aufkl\u00e4rung?<\/em><\/p>\n<p>Pour Kant, les Lumi\u00e8res sont l\u2019humanit\u00e9 qui s\u2019exprime par la libert\u00e9 de penser par soi-m\u00eame. Pour Lessing, c\u2019est l\u2019humanit\u00e9 qui s\u2019exprime par la libert\u00e9 de nouer des amiti\u00e9s. \u00c0 quelques moments cruciaux de la pi\u00e8ce, Nathan le Sage proclame\u00a0: <em>Kein Mensch muss m\u00fcssen<\/em> (\u00ab\u00a0Personne ne doit <em>devoir<\/em>\u00a0\u00bb). Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la lumi\u00e8re de cette affirmation de la libert\u00e9 que la devise famili\u00e8re de la pi\u00e8ce prend tout son sens, comme le souligne Nathan le Sage \u00e0 qui veut l\u2019entendre\u00a0: <em>Wir m\u00fcssen, m\u00fcssen Freunde sein!<\/em> (\u00ab\u00a0Nous devons, nous devons \u00eatre amis\u00a0!\u00a0\u00bb) Mais quel est le rapport entre les Lumi\u00e8res de Kant et celles de Lessing, entre l\u2019id\u00e9al de penser par soi-m\u00eame et celui de l\u2019amiti\u00e9\u00a0?<\/p>\n<h2>Le post-humanisme<\/h2>\n<p>En 1959, Hannah Arendt a re\u00e7u le prix Lessing de la ville de Hambourg. Son discours de remerciement, <em>Von der Menschlichkeit in finsteren Zeiten<\/em> (\u00ab\u00a0De l\u2019humanit\u00e9 dans de sombres temps\u00a0\u00bb), aurait tout aussi bien pu s\u2019intituler \u00ab\u00a0Lettre aux amis de Lessing\u00a0\u00bb. Si le fait de porter les choses \u00e0 la lumi\u00e8re du soleil \u2013\u00a0\u00e0 la lumi\u00e8re du discours public\u00a0\u2013 \u00e9claire normalement la pens\u00e9e, pour Arendt, un temps sombre est une p\u00e9riode o\u00f9 <em>\u00ab\u00a0la lumi\u00e8re de ce qui est public obscurcit tout\u00a0\u00bb<\/em> <em>(Das Licht der \u00d6ffentlichkeit verdunkelt)<\/em>. Dans les temps sombres, la parole publique, fondement des Lumi\u00e8res, est tra\u00eetresse\u00a0; la confiance dans une vie humaine partag\u00e9e est rompue. Mais nous avons, dit Arendt, <em>\u00ab\u00a0m\u00eame dans les plus sombres des temps, le droit d\u2019attendre quelque illumination\u00a0\u00bb<\/em>, celle qui vient de la <em>\u00ab\u00a0lumi\u00e8re incertaine, vacillante et souvent faible\u00a0\u00bb<\/em> que, dans presque <em>\u00ab\u00a0n\u2019importe quelles circonstances\u00a0\u00bb<\/em>, quelques hommes et femmes singuliers <em>\u00ab\u00a0font briller pendant l\u2019espace de temps qui leur est donn\u00e9 sur terre\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>Dans ces sombres temps, nous cherchons d\u2019autres fondements. L\u2019un d\u2019entre eux est la <em>fraternit\u00e9<\/em> \u2013\u00a0litt\u00e9ralement, la solidarit\u00e9 inconditionnelle qui se forme entre des groupes pers\u00e9cut\u00e9s par attachement \u00e0 leur identit\u00e9 propre. Arendt ne doute pas qu\u2019un tel lien entre les pers\u00e9cut\u00e9s soit souvent n\u00e9cessaire et produise une v\u00e9ritable grandeur, mais elle insiste sur le fait qu\u2019en r\u00e9duisant l\u2019humanit\u00e9 \u00e0 l\u2019identit\u00e9 des <em>\u00ab\u00a0humili\u00e9s et des offens\u00e9s\u00a0\u00bb<\/em>, il revienne \u00e0 se replier sur la vie priv\u00e9e. Une logique de fraternit\u00e9 <em>universelle<\/em> repose sur ce que nous avons en commun avec les autres, et non sur nos diff\u00e9rences. De plus, la solidarit\u00e9 des pers\u00e9cut\u00e9s ne peut s\u2019\u00e9tendre au-del\u00e0 du groupe pers\u00e9cut\u00e9 \u2013\u00a0\u00e0 ceux qui sont en mesure d\u2019assumer une responsabilit\u00e9 universelle, dans l\u2019amour du monde. Telle est l\u2019origine de la critique famili\u00e8re d\u2019Arendt \u00e0 l\u2019\u00e9gard des politiques identitaires en g\u00e9n\u00e9ral et de la politique de sa propre identit\u00e9 juive, le sionisme.<\/p>\n<p>La v\u00e9rit\u00e9 constitue un autre fondement possible dans les sombres temps \u2013\u00a0plus pr\u00e9cis\u00e9ment, les v\u00e9rit\u00e9s \u00ab\u00a0\u00e9videntes pour elles-m\u00eames\u00a0\u00bb qui peuvent \u00eatre connues de tous, ind\u00e9pendamment de l\u2019appartenance, servant ainsi de base pour une existence partag\u00e9e. Cependant, Arendt sait bien que le recours \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 dans les sombres temps est devenu contestable, puisque les v\u00e9rit\u00e9s \u00e9videntes pour elles-m\u00eames ont \u00e9t\u00e9 \u00e9cart\u00e9es dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes. <em>\u00ab\u00a0Il nous suffit de garder les yeux ouverts pour voir que nous nous trouvons dans un v\u00e9ritable champ de d\u00e9combres<\/em> [\u2026que] <em>l\u2019ordre public repose sur le fait que les gens tiennent pour \u00e9videntes pour elles-m\u00eames pr\u00e9cis\u00e9ment les \u201cv\u00e9rit\u00e9s les plus connues\u201d auxquelles, secr\u00e8tement, presque personne ne croit plus.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>Je pense qu\u2019Arendt avait raison en ce qui concerne la disparition des v\u00e9rit\u00e9s consid\u00e9r\u00e9es comme \u00ab\u00a0\u00e9videntes pour elles-m\u00eames\u00a0\u00bb, \u00e0 ceci pr\u00e8s qu\u2019\u00e0 notre \u00e9poque, le fait que presque personne ne croit aux \u00ab\u00a0v\u00e9rit\u00e9s les plus connues\u00a0\u00bb n\u2019est plus un secret pour personne. Il est clair que presque personne n\u2019accepte la proposition <em>\u00ab\u00a0Nous tenons pour \u00e9videntes pour elles-m\u00eames les v\u00e9rit\u00e9s suivantes\u00a0: tous les hommes sont cr\u00e9\u00e9s \u00e9gaux\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; les gens sont encore pr\u00eats \u00e0 se disputer concernant la <em>v\u00e9rit\u00e9<\/em> de l\u2019affirmation <em>Die W\u00fcrde des Menschen ist unantasbar<\/em> <em>(\u00ab\u00a0La dignit\u00e9 humaine est intangible\u00a0\u00bb)<\/em>.<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e centrale de mon livre <em>L\u2019Universalisme radical<\/em> est de mettre en garde contre un tel post-humanisme, qui n\u2019est pas seulement une nuance th\u00e9orique, ni un bruit g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par les petites controverses de la <em>Cancel Culture<\/em>, mais qui est bien plus dangereux. J\u2019essaye de m\u2019appuyer sur Kant pour montrer qu\u2019il est possible \u2013\u00a0en th\u00e9orie et en pratique\u00a0\u2013 de r\u00e9habiliter notre relation \u00e0 de telles v\u00e9rit\u00e9s, par opposition \u00e0 l\u2019identit\u00e9 ou \u00e0 une \u00e9troite fraternit\u00e9 des opprim\u00e9s. L\u2019objectif du livre est d\u2019insister sur l\u2019id\u00e9e de Kant selon laquelle l\u2019humanit\u00e9 est une cat\u00e9gorie morale plut\u00f4t que biologique, endiguant ainsi la vague du sombre post-humanisme qui a emport\u00e9 la gauche identitaire, la droite identitaire et, ce qui n\u2019est pas moins important, le centre identitaire, dont la pr\u00e9tendue opposition \u00e0 l\u2019identit\u00e9 \u00e9quivaut trop souvent \u00e0 une \u00e9troite fraternit\u00e9 des privil\u00e9gi\u00e9s.<\/p>\n<p>Mais Arendt ne va pas jusque-l\u00e0. Elle s\u2019en remet \u00e0 Lessing, et non \u00e0 Kant, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 son id\u00e9al d\u2019amiti\u00e9 pour remplacer l\u2019identit\u00e9 et la v\u00e9rit\u00e9\u00a0: plus pr\u00e9cis\u00e9ment, l\u2019id\u00e9al d\u2019amiti\u00e9 que Lessing a r\u00e9habilit\u00e9 \u00e0 partir d\u2019Aristote en tant qu\u2019affaire publique, et non comme l\u2019affaire priv\u00e9e et personnelle \u00e0 laquelle nous l\u2019avons r\u00e9duite dans les soci\u00e9t\u00e9s modernes. La caract\u00e9ristique principale de cette amiti\u00e9 est (pr\u00e9tendument) son opposition \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9. Au nom de l\u2019amiti\u00e9 et de la <em>Menschlichkeit<\/em> (\u00ab\u00a0humanit\u00e9\u00a0\u00bb), la v\u00e9rit\u00e9 doit \u00eatre mise de c\u00f4t\u00e9. Pour citer Arendt\u00a0: <em>\u00ab\u00a0La tension dramatique de<\/em> [<em>Nathan le Sage<\/em>] <em>r\u00e9side uniquement dans le conflit qui surgit entre l\u2019amiti\u00e9 et l\u2019humanit\u00e9 avec la v\u00e9rit\u00e9\u2026 La sagesse de Nathan consiste uniquement dans sa volont\u00e9 de sacrifier la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019amiti\u00e9.\u00a0\u00bb<\/em> C\u2019est dans ce sacrifice que r\u00e9side non seulement la sagesse de Nathan, mais aussi son id\u00e9al des Lumi\u00e8res. En effet, pour certaines personnes, la tension qu\u2019Arendt pr\u00e9tend exister entre v\u00e9rit\u00e9 froide et amiti\u00e9 chaleureuse est presque devenue un principe.<\/p>\n<h2>Ouvrir la pens\u00e9e<\/h2>\n<p>Mais je pense que l\u2019interpr\u00e9tation de l\u2019amiti\u00e9 par Arendt est fausse. Il n\u2019y a pas de tension entre ce que j\u2019appelle \u00ab\u00a0l\u2019universalisme radical\u00a0\u00bb, les Lumi\u00e8res kantiennes et l\u2019id\u00e9e d\u2019amiti\u00e9. Au contraire.<\/p>\n<p>Pour comprendre pourquoi, il convient de revenir \u00e0 Aristote. L\u2019une de ses d\u00e9clarations les plus connues est <em>Amicus Plato, sed magis amica veritas<\/em> (\u00ab\u00a0Platon est mon ami, mais la v\u00e9rit\u00e9 est un meilleur ami \u00bb). \u00c0 premi\u00e8re vue, il semble que le philosophe de l\u2019amiti\u00e9 ait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019amiti\u00e9. Mais si l\u2019on examine le texte de plus pr\u00e8s, ce n\u2019est pas le cas, car lorsqu\u2019Aristote choisit la v\u00e9rit\u00e9, c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce que la v\u00e9rit\u00e9 est une meilleure <em>amie<\/em>. Cette affirmation doit \u00eatre comprise \u00e0 la lumi\u00e8re de la conception qu\u2019Aristote se fait de l\u2019amiti\u00e9. Pour Aristote, l\u2019id\u00e9al d\u2019une amiti\u00e9 authentique ne peut \u00eatre atteint que dans la relation entre individus vertueux, et les individus vertueux ne peuvent pas supposer qu\u2019une d\u00e9claration de v\u00e9rit\u00e9 contredisant l\u2019autre puisse constituer un pr\u00e9judice personnel \u2013\u00a0en fait, c\u2019est tout le contraire. Par cons\u00e9quent, lorsqu\u2019Aristote s\u2019emploie \u00e0 saper la th\u00e9orie des formes de Platon en d\u00e9clarant <em>Amicus Plato, sed magis amica veritas<\/em>, il le fait parce qu\u2019il doit, il <em>doit<\/em> \u00eatre l\u2019ami de Platon.<\/p>\n<p>Et Kant\u00a0? Il est frappant de constater qu\u2019alors que l\u2019int\u00e9r\u00eat aristot\u00e9licien pour l\u2019amiti\u00e9 a presque disparu dans la philosophie ult\u00e9rieure, c\u2019est Kant, le philosophe de l\u2019autonomie, qui a red\u00e9couvert l\u2019amiti\u00e9 en tant que sujet philosophique et qui s\u2019est aventur\u00e9 \u00e0 expliquer notre <em>\u00ab\u00a0devoir d\u2019amiti\u00e9\u00a0\u00bb<\/em> comme un <em>\u00ab\u00a0sch\u00e8me\u00a0\u00bb<\/em> \u2013\u00a0le terme technique kantien\u00a0\u2013 de l\u2019imp\u00e9ratif cat\u00e9gorique, c\u2019est-\u00e0-dire celui de traiter les \u00eatres humains comme des fins plut\u00f4t que comme des moyens. \u00c0 cet \u00e9gard, l\u2019id\u00e9e d\u2019amiti\u00e9 sert de lien, n\u00e9cessaire, entre la notion abstraite qui se trouve au sommet de toute la philosophie de Kant \u2013\u00a0traiter les \u00eatres humains comme des fins\u00a0\u2013 et l\u2019exp\u00e9rience concr\u00e8te. Si vous voulez g\u00e9n\u00e9rer une image montrant ce que signifie traiter les \u00eatres humains comme de simples moyens, pensez \u00e0 l\u2019esclavage. Pour une image du traitement des \u00eatres humains comme des fins, pensez \u00e0 l\u2019amiti\u00e9.<\/p>\n<p>Rappelons que pour Kant, les Lumi\u00e8res consistent \u00e0 penser par soi-m\u00eame. Mais, et c\u2019est essentiel, penser par soi-m\u00eame n\u2019est pas quelque chose que l\u2019on peut faire seul. Kant soutient que nous ne pourrions pas penser <em>\u00ab\u00a0beaucoup\u00a0\u00bb<\/em> ou m\u00eame <em>\u00ab\u00a0correctement\u00a0\u00bb<\/em> si nous ne pouvions pas penser <em>\u00ab\u00a0avec d\u2019autres\u00a0\u00bb<\/em> avec lesquels nous <em>\u00ab\u00a0communiquons\u00a0\u00bb<\/em>. La grande d\u00e9couverte kantienne est que l\u2019<em>\u00d6ffentlichkeit<\/em> (c\u2019est-\u00e0-dire la sph\u00e8re publique) est n\u00e9cessaire aux Lumi\u00e8res et \u00e0 la raison. Cependant, Kant est conscient que, dans certaines circonstances, nous ne pouvons qu\u2019\u00eatre <em>\u00ab\u00a0contraints\u00a0\u00bb<\/em>, retenant des parties importantes de nos jugements en public. Nous aimerions discuter de nos positions sur <em>\u00ab\u00a0le gouvernement, la religion et ainsi de suite\u00a0\u00bb<\/em>, mais nous ne pouvons pas prendre le risque de les partager ouvertement.<\/p>\n<p>Mais si nous avons un ami en qui nous pouvons avoir confiance, nous pouvons nous \u00ab\u00a0ouvrir\u00a0\u00bb <em>(er\u00f6ffnen)<\/em> \u00e0 lui et ainsi <em>\u00ab\u00a0ne pas \u00eatre compl\u00e8tement seul\u00a0\u00bb<\/em> avec nos <em>\u00ab\u00a0pens\u00e9es, comme dans une prison\u00a0\u00bb<\/em>. Le mot <em>er\u00f6ffnen<\/em> est au c\u0153ur m\u00eame de l\u2019id\u00e9e d\u2019amiti\u00e9. Dans les temps sombres, lorsque l\u2019<em>\u00d6ffentlichkeit<\/em> et la lumi\u00e8re de la publicit\u00e9 n\u00e9cessaires pour penser par soi-m\u00eame s\u2019affaiblissent, l\u2019amiti\u00e9 nous permet de continuer \u00e0 ouvrir <em>(er\u00f6ffnen)<\/em> notre pens\u00e9e, en pr\u00e9servant le pouvoir de transformation, voire le potentiel r\u00e9volutionnaire, de penser par soi-m\u00eame. C.\u00a0S. Lewis a \u00e9crit un jour que toute amiti\u00e9 est <em>\u00ab\u00a0une sorte de s\u00e9cession, voire une r\u00e9bellion\u2026 une poche de r\u00e9sistance potentielle<\/em><em>\u00a0\u00bb<\/em>. Kant serait d\u2019accord.<\/p>\n<h2>La r\u00e9sistance \u00e9clair\u00e9e<\/h2>\n<p>Regarder les kibboutz \u00e0 la fronti\u00e8re de Gaza le 7\u00a0octobre 2023 \u2013\u00a0alors que des familles enti\u00e8res \u00e9taient massacr\u00e9es, des enfants assassin\u00e9s devant leurs parents, des femmes syst\u00e9matiquement viol\u00e9es et des centaines de personnes prises en otage\u00a0\u2013 et constater ensuite la faillite morale de ces pr\u00e9tendus radicaux qui appellent cela la <em>\u00ab\u00a0r\u00e9sistance arm\u00e9e\u00a0\u00bb<\/em>\u00a0; regarder la destruction de Gaza, le meurtre de dizaines de milliers de femmes et d\u2019enfants, la famine catastrophique \u2013\u00a0et constater ensuite que de pr\u00e9tendus th\u00e9oriciens de gauche qui refusent pendant des mois un cessez-le-feu humanitaire au nom de la \u00ab\u00a0l\u00e9gitime d\u00e9fense\u00a0\u00bb\u00a0: dans cette joute entre les partisans de la \u00ab\u00a0r\u00e9sistance arm\u00e9e\u00a0\u00bb et ceux de la \u00ab\u00a0l\u00e9gitime d\u00e9fense\u00a0\u00bb, nous voyons \u00e0 quoi ressemblent de sombres temps \u2013\u00a0lorsque la lumi\u00e8re du public obscurcit plus qu\u2019elle ne r\u00e9v\u00e8le.<\/p>\n<p>En ce moment, parler d\u2019amiti\u00e9 entre Isra\u00e9liens et Palestiniens peut sembler trop na\u00eff voire utopique. Pire encore, cela pourrait sembler grotesque. Mais non. Les amiti\u00e9s jud\u00e9o-palestiniennes existent\u00a0; et l\u00e0 o\u00f9 elles existent, les exigences difficiles qu\u2019elles posent offrent de la lumi\u00e8re \u2013\u00a0et peut-\u00eatre la seule v\u00e9ritable source de r\u00e9sistance \u00e9clair\u00e9e.<\/p>\n<p>Les amis isra\u00e9liens et palestiniens ne pouvaient pas pr\u00e9tendre que ce qui s\u2019est pass\u00e9 le 7\u00a0octobre sortait du n\u00e9ant, tout comme ils savaient qu\u2019il \u00e9tait avilissant de parler de ce massacre comme d\u2019une \u00ab\u00a0r\u00e9sistance arm\u00e9e\u00a0\u00bb, avant tout pour les fiers Palestiniens qui r\u00e9clament \u00e0 juste titre la libert\u00e9. Mes amis palestiniens savent que quiconque qualifie de \u00ab\u00a0l\u00e9gitime d\u00e9fense\u00a0\u00bb ce que mon pays fait \u00e0 Gaza rabaisse gravement mon identit\u00e9. Les amis isra\u00e9liens et palestiniens peuvent parler entre eux, et en public, de la catastrophe et des \u00e9checs catastrophiques de nos fr\u00e8res et s\u0153urs, en sachant que si, apr\u00e8s avoir parl\u00e9, nous sommes incapables de regarder nos amis en face, nous serons alors \u00e9galement incapables de nous regarder dans le miroir. L\u2019amiti\u00e9 a toujours \u00e9t\u00e9 l\u2019\u00e9preuve qui nous prot\u00e8ge des \u00e9checs catastrophiques de la fraternit\u00e9 et de l\u2019abus grotesque des id\u00e9es abstraites sur la r\u00e9sistance arm\u00e9e et la l\u00e9gitime d\u00e9fense.<\/p>\n<p>En 2010, Ahmad Tibi, un membre isra\u00e9lo-palestinien de la Knesset, a prononc\u00e9 un discours \u00e0 la m\u00e9moire de la Shoah\u00a0: <em>\u00ab\u00a0C\u2019est le lieu et le moment de crier les cris de tous ceux qui<\/em> [luttent] <em>pour se lib\u00e9rer des sc\u00e8nes de mort et d\u2019horreur.\u00a0\u00bb<\/em> Et de poursuivre\u00a0: <em>\u00ab\u00a0En ce jour, il faut se d\u00e9faire de toutes les identit\u00e9s politiques\u00a0\u00bb<\/em> et <em>\u00ab\u00a0ne porter qu\u2019une seule robe\u00a0: celle de l\u2019humanit\u00e9\u00a0\u00bb<\/em>. Cette robe d\u2019humanit\u00e9 n\u2019est pas l\u2019humanisme abstrait, mais l\u2019humanisme exprim\u00e9 par la <em>Freundschaftserkl\u00e4rung<\/em> (\u00ab\u00a0la d\u00e9claration d\u2019amiti\u00e9\u00a0\u00bb) d\u2019un repr\u00e9sentant palestinien qui partage avec les Juifs, comme l\u2019a dit Tibi, <em>\u00ab\u00a0la m\u00eame terre et le m\u00eame pays\u00a0\u00bb<\/em>. Cette <em>Freundschaftserkl\u00e4rung<\/em> est intransigeante, voire radicale, et constitue une provocation \u00e0 l\u2019\u00e9gard des Isra\u00e9liens, car l\u2019amiti\u00e9 avec les Juifs exige l\u2019\u00e9galit\u00e9. Mais personne ne peut douter de bonne foi que l\u2019homme qui a prononc\u00e9 ce discours, et les personnes qu\u2019il repr\u00e9sentait, aient eu la moindre patience face aux absurdit\u00e9s violentes de pr\u00e9tendus radicaux qui parlaient du 7\u00a0octobre comme d\u2019une \u00ab\u00a0r\u00e9sistance arm\u00e9e\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 juif, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser aux paroles d\u2019Amos Oz, prononc\u00e9es \u00e0 une tout autre \u00e9poque\u00a0: <em>\u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9e d\u2019expulser et de chasser les Palestiniens, appel\u00e9e trompeusement ici un \u201ctransfert\u201d<\/em> [\u2026] <em>nous devons nous lever et dire simplement et brutalement\u00a0: c\u2019est une id\u00e9e impossible. Nous ne vous laisserons pas la mettre en \u0153uvre<\/em> [\u2026] <em>La droite isra\u00e9lienne doit savoir qu\u2019il y a des actes qui, s\u2019ils sont tent\u00e9s, provoqueront la scission de l\u2019\u00c9tat.\u00a0\u00bb<\/em> Ces propos ont \u00e9t\u00e9 tenus des d\u00e9cennies avant que les personnes auxquelles s\u2019adresse Oz \u2013\u00a0la droite religieuse\u00a0\u2013 ne deviennent une force majeure au sein du gouvernement isra\u00e9lien. C\u2019est pourquoi ses propos n\u2019ont de sens que s\u2019ils sont r\u00e9p\u00e9t\u00e9s aujourd\u2019hui. L\u2019utilisation des pronoms \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb dans ce paragraphe signifie tout\u00a0: les actes que \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb ne \u00ab\u00a0vous\u00a0\u00bb laisserons pas faire sont ceux qui fracturent la fraternit\u00e9 juive. Si nous ne r\u00e9p\u00e9tons pas la d\u00e9claration d\u2019Oz en regardant Gaza aujourd\u2019hui, sachant que l\u2019id\u00e9e d\u2019un \u00ab\u00a0transfert\u00a0\u00bb est tout sauf impossible, nous ne pourrons pas regarder nos amis palestiniens en face.<\/p>\n<p><strong>***<\/strong><\/p>\n<p>Et qu\u2019en est-il de l\u2019amiti\u00e9 jud\u00e9o-allemande\u00a0? L\u00e0 o\u00f9 elle existe \u2013\u00a0et dans certains lieux, elle existe\u00a0\u2013, c\u2019est une v\u00e9ritable merveille, qui me tient personnellement \u00e0 c\u0153ur. Mais cette merveille doit maintenant \u00eatre prot\u00e9g\u00e9e de l\u2019avilissement. Aucune amiti\u00e9 jud\u00e9o-allemande ne peut exister si elle ne peut, en ces sombres temps, reconna\u00eetre les v\u00e9rit\u00e9s difficiles qui doivent \u00eatre \u00e9nonc\u00e9es publiquement au nom de l\u2019amiti\u00e9 jud\u00e9o-palestinienne. Toute autre conception trahirait le mod\u00e8le de Mendelssohn et de Lessing\u00a0: la parabole de l\u2019anneau de Nathan comporte trois anneaux, et non deux, et il n\u2019y aura pas moins de trois anneaux pour nous aussi. La v\u00e9rit\u00e9 ne doit pas \u00eatre \u00e9cart\u00e9e en ces sombres temps. Car, comme Kant le savait aussi bien que Lessing, nous devons, nous <em>devons<\/em> rester amis.<\/p>\n<p>\u00a0<\/p>\n<\/p><\/div>\n<p>[ad_2]<br \/>\n<br \/><a href=\"https:\/\/www.eurozine.com\/de-luniversalisme-dans-de-sombres-temps\/?utm_source=rss&#038;utm_medium=rss&#038;utm_campaign=de-luniversalisme-dans-de-sombres-temps\">Source link <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>[ad_1] Le 20\u00a0mars 2024, le prix du livre de Leipzig 2024 pour la compr\u00e9hension europ\u00e9enne a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9 au philosophe Omri Boehm de la New<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":239669,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"_uf_show_specific_survey":0,"_uf_disable_surveys":false,"footnotes":""},"categories":[154],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/239668"}],"collection":[{"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=239668"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/239668\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/239669"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=239668"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=239668"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/michigandigitalnews.com\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=239668"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}